Le Dr Beatrice de Gelder, neuroscientifique cognitiviste et neuropsychologue, explique que la recherche sur la perception visuelle des corps a mis du temps à se développer par rapport à celle sur les visages. Ses travaux visent à comprendre les mécanismes visuels fondamentaux qui nous permettent d’analyser un corps, ses postures et les émotions qu’il véhicule.
Principaux points abordés :
- Une approche en réseau plutôt que par zones isolées : Historiquement, les neurosciences cherchaient des zones précises du cerveau dédiées exclusivement aux corps (les modèles classiques en “boîtes”). Le Dr de Gelder montre que la perception du corps repose plutôt sur l’activité distribuée d’un réseau neuronal complexe. Par exemple, la différence entre l’observation d’une posture agressive et d’une posture défensive ne dépend pas d’une seule aire visuelle, mais de la façon dont le réseau global s’active et se connecte.
- La spécificité liée à l’espèce : Les analyses montrent que le cerveau humain réagit de manière unique et privilégiée à la dynamique spécifique du corps humain. Une étude comparative a révélé que, de la même manière, le cerveau du singe s’active préférentiellement pour les corps de singes et réagit très peu à la vue de corps humains, même chez des singes en captivité habitués aux humains.
- Les caractéristiques de niveau intermédiaire (Mid-level features) : Le cerveau ne décode pas directement le “concept” abstrait d’une émotion. Il s’appuie d’abord sur des caractéristiques physiques et spatiales intermédiaires. Par exemple, la distance entre les membres, la contraction du corps ou la symétrie. La contraction des membres s’avère être une caractéristique particulièrement liée à l’identification de la peur.
- L’importance de la biomécanique : Pour comprendre l’architecture de cette perception, les chercheurs ont créé des avatars effectuant des mouvements biomécaniquement possibles et d’autres impossibles (ex: articulations se pliant de façon irréaliste). L’IRM a révélé que le cortex visuel fait la distinction entre le possible et l’impossible très rapidement. Cela suggère que notre système visuel possède un “modèle interne” préétabli de la cinématique humaine.
- Différence entre le traitement des visages et des corps : Le cerveau analyse souvent les corps plus rapidement que les visages. Face à un visage agressif, le cerveau cherche d’abord à identifier la personne. Face à un corps agressif, l’urgence est l’action immédiate (fuir ou se défendre), ce qui nécessite un traitement de l’information quasi instantané.
En quoi ces informations peuvent-elles aider à diffuser l’empathie dans la société ?
Les recherches du Dr de Gelder démontrent que notre cerveau est “câblé” biologiquement pour lire et réagir instantanément à la biomécanique et aux postures des autres. Comprendre ces mécanismes profondément ancrés en nous ouvre des pistes très concrètes pour favoriser l’empathie à grande échelle :
1. Réaliser que l’empathie est d’abord physique, avant d’être intellectuelle Savoir que notre système visuel capte de manière innée et ultra-rapide la détresse ou la peur (par exemple via la “contraction des membres”) nous rappelle que la contagion émotionnelle n’est pas qu’une construction morale ou culturelle : c’est un réflexe de survie partagé. Reconnaître cette base biologique commune peut nous aider à voir l’empathie comme une connexion humaine fondamentale plutôt que comme un simple effort psychologique.
2. Désamorcer les conflits et améliorer la communication non-violente Le cerveau détecte une posture agressive et s’y prépare avant même d’avoir analysé l’identité de la personne sur son visage. Dans des secteurs sous tension (maintien de l’ordre, milieu hospitalier, éducation, négociation), former les professionnels à la maîtrise de leur propre posture (garder une distance adéquate, éviter les mouvements brusques ou les asymétries menaçantes) permet d’éviter d’activer les “réseaux de défense” du cerveau de leur interlocuteur. C’est le premier pas vers une écoute véritable et empathique.
3. Dépasser les biais cognitifs et les préjugés Nous avons souvent des biais (inconscients ou non) liés au visage, au genre ou à l’origine d’une personne. Cependant, la lecture de la biomécanique humaine par notre cerveau est universelle. Se concentrer sur le langage corporel global permet de se reconnecter à l’émotion brute de l’autre (la tristesse, la peur), en court-circuitant potentiellement les préjugés qui brouillent notre capacité à ressentir de l’empathie.
4. Développer l’intelligence émotionnelle dès le plus jeune âge En sachant comment le cerveau décode les émotions (les “caractéristiques de niveau intermédiaire”), on peut concevoir des programmes éducatifs qui apprennent aux enfants (et aux adultes) à mieux observer. Savoir lire la subtile contraction corporelle de quelqu’un qui se ferme, même s’il sourit socialement, permet d’intervenir avec tact et compassion au bon moment.
5. Créer des environnements virtuels et technologiques plus humains Avec l’essor de la réalité virtuelle (VR) et des mondes numériques, intégrer une biomécanique humaine précise dans les avatars est crucial pour déclencher une véritable résonance empathique. Cela a des applications majeures en thérapie (aider les personnes sur le spectre de l’autisme à décoder les émotions) ou pour créer des expériences immersives de “prise de perspective”, où l’on se met littéralement “dans la peau” d’un autre pour mieux comprendre sa réalité.


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